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Estelle, teinturière au bleu de Pastel

La teinture est partout, autour de nous des palettes de couleurs s’accumulent et ce n’est pas pour nous déplaire. Nos vêtements en particulier sont presque tous teints, de manière générale chimiquement. Evidement chaque matière absorbe des teintures différentes, tout dépend si elle est d’origine animale, végétale ou synthétique. Mais mettre des produits chimiques sur notre peau n’est pas une solution pour notre santé et pour l’environnement. Certains passionnés travaillent à cette problématique et trouvent des alternatives. Comme notre chère Estelle, héritière d’un savoir-faire unique. Elle nous explique son voyage à travers ses fleurs de pastel et l’histoire de cette belle couleur.

Bonjour Estelle, Quel est votre métier ?

Je suis teinturière à la Fleur de Pastel. Je cultive les plantes, en extrait le pigment qui me sert à colorer des vêtements et des fibres.

Quel est le procédé utilisé pour passer de la fleur de Pastel à la teinture ?

Nous récoltons les feuilles de pastel le matin pour l’utiliser dans la journée. En effet, sous cette forme, les feuilles ne se conservent que peu de temps. C’est uniquement dans les feuilles que se trouvent les précurseurs chimiques qui vont donner la couleur ; pour ce faire, nous les faisons infuser dans de grandes cuves afin d’en extraire le pigment. Il faut traiter de très gros volumes de feuilles pour seulement très peu de pigment. Ce jus ainsi constitué va donc se transformer en pâte bleu, la pâte d’indigo. Une fois séchée, elle permet de conserver le pigment plusieurs mois afin d’avoir de la teinture disponible même en hiver. Nous vendons également ce pigment à d’autres artisans n’ayant pas leurs propres champs de Waide.

Et ensuite, que faire de cette poudre ? Quels sont les étapes de teinture du vêtement ?

Ce pigment n’est pas encore soluble à l’eau ; aussi, pour former nos cuves de teinture, nous devons le remettre en suspension grâce à l’ajout de chaux et de fructose (pour nourrir les bactéries présentes dans la mixture). Une fois le pigment redevenu soluble, la couleur de la cuve devient jaune-vert.

Les cuves sont naturelles, il n’y a aucun produit chimique à l’intérieur, aussi, tous les matins, lorsque l’on fait redémarrer nos cuves, nous pouvons avoir des surprises. C’est à nous de réajuster la teinture, au gré de nos essais, et cela demande beaucoup de travail et de patience ! Au fil du temps, et surtout pour une grosse quantité de pièce à teindre, nous nous sommes rendus compte que la teinture à chaud était plus efficace, mais notre perfectionnement est venu avec le temps.

Par la suite, nous trempons le plus verticalement possible notre tissu dans la cuve. Le premier trempage est assez bref afin de partir sur une base bien uniforme, puis, les bains peuvent durer quelques minutes. Pour faire varier l’intensité de la couleur, on multiplie le nombre de trempage : 3, 5 et parfois jusqu’a 10 bains peuvent être nécessaires pour obtenir la teinte désirée. La soie, la laine et le lin prennent la couleur beaucoup plus durablement que le coton, car constitués de cellulose. Le vêtement ainsi teint sort d’une couleur bleu verdâtre et, ce n’est qu’une fois rincé à l’eau froide, qu’il prendra sa teinte définitive, au contact de l’oxygène.

Votre travail concerne t-il uniquement la teinture ou réalisez-vous tout le processus qui transforme la plante en pigment ?

Nous sommes les seuls à réaliser le procédé de A à Z, de la récolte de la plante à la teinture des vêtements. Nous gérons la partie agricole, les semis, la culture, la récolte et l’extraction des pigments. Aussi, beaucoup de teinturières nous passent commande de matières premières (notamment dans la région de Toulouse).

Possédez-vous vos propres champs ou achetez-vous votre matière première?

Nos propres champs de Waide sont cultivés à l’arrière de notre atelier de teinture. Ils sont plantés tous les 2 ans en alternance avec d’autres récoltes, pour permettre un enrichissement des sols. La Waide est semée vers mars-avril dans nos régions et la récolte se fait mécaniquement de juin à fin septembre. La première année, la plante pousse en petites touffes aux feuilles longues et elliptiques. Ce n’est que la 2ème année que la hampe florale apparaît, avec les petites fleurs jaune vif que l’on connaît (voir photo).

Comment avez-vous découvert la Waide et la teinture au pastel ?

Hérité de mon père, qui à lui-même ressuscité cette technique, j’ai naturellement repris la production lorsqu’il a cessé l’activité en 2012. Lui a découvert la teinture au pastel en parlant avec un médecin de la région, qui lui assurait qu’une teinture était possible avec une plante qui poussait traditionnellement à l’ouest de la Picardie. Après plus de 20 années de recherche et grâce à de précieux écrits, longuement collectés au fils de ses recherches, il réussit à reproduire le processus de teinture végétale, inventé au néolithique.

Jusque-là, personne n’en parlait. Cette technique était en train de tomber peu à peu en désuétude et elle n’intéressait que peu de monde. Je suis actuellement en phase de reprise de l’entreprise, et j’ai l ‘impression d’arriver au bon moment. Il y a 10 ans, au temps de mon père, çà n’emmargeait pas encore. Nous étions réellement précurseurs. Aujourd’hui, je commence à me rendre compte que les choses sont en train d ‘évoluer : la teinture végétale commence doucement à faire parler d’elle.

Le bleu est une couleur encrée de symbole à travers l’histoire de France, mais que représente-t-elle pour vous ?

Pour moi, la couleur bleue symbolise la couleur de la région. C’est grâce au bleu Pastel que nous devons la cathédrale d’Amiens (« Les bonnes gens des villes d’entou d’ Amiens qui vendent waide ont fait chete capelle de leurs omones ») et d’autres bâtiments historiques financés grâce au commerce du Pastel (au moment) et à la générosité des marchands waidiers. Mais historiquement, le bleu est un véritable symbole, dont l’histoire s’est écrite en même temps que celle de France.

Pouvez-vous nous la raconter ?

Bien sûr ! Tout d’abord, il faut savoir que dans l’Antiquité romaine, le rouge (de la garance) ou la pourpre (du murex) sont l’apanage des empereurs et de la classe aisée de la société, on parle de la pourpre impériale.

Les couleurs les plus utilisées étaient le rouge, le noir, le blanc et le jaune. Et le BLEU, s’il est présent, est beaucoup plus sombre qu’aujourd’hui et n’a pas la même valeur symbolique : Il est alors considéré comme une couleur dévalorisante, disgracieuse voire barbare. Les Pictes, ou « hommes bleusés » décrit par Jules César dans « La Guerre de Gaules » se teignaient le corps entier avec de la waide afin d’effrayer leurs ennemis pendant les combats. Chez les Romains, il est peu utilisé, et réservé aux paysans et aux artisans pour les habits de travail. Cette idée est restée présente jusqu’à aujourd’hui dans la dénomination du vêtement « bleu de travail ».

Il faut attendre le moyen-âge, vers le XIIème siècle, pour qu’une évolution ai lieu dans l’idéologie Chrétienne : la Sainte Vierge étant souvent représentée à cette époque en BLEU. Celui-ci prend ses lettres de noblesse et son usage se répand alors. On raconte qu’elle portait alors le deuil de son fils, le bleu foncé étant alors couleur du deuil (les teinturiers n’ayant pas à leur disposition la possibilité de faire du noir en végétal).

Puis, au XIIIème siècle, sous l’influence de Louis IX, également appelé Saint-Louis, on va assister à un bouleversement complet de la valeur symbolique des couleurs, le BLEU va progressivement remplacer le rouge. Saint Louis était un roi très marial et très pieux, il a voulu se rapprocher de son peuple et valoriser la couleur du travail en choisissant pour ses armoiries un fond bleu avec des fleurs de lys, l’emblème du royaume de France. Depuis le Moyen-Age donc, le bleu de nos drapeaux français porte la dénomination « BLEU roi », en référence à Louis IX et sa nuance est celle du bleu de Pastel, étant le seul pigment disponible à ce moment là en Europe. Il y a eu alors un véritable phénomène de mode et un engouement pour la teinture au pastel, aussi bien que la région du Sancerre bénéficia pendant de longues années de ses retombées économiques. Les capétiens furent les premiers à l’adopter afin de se tenir à l’égal de Dieu, et le bleu remplaça définitivement le rouge (symbole de puissance) sur le trône de France.

Au début du XIXe siècle, Napoléon Ier créa une école expérimentale à Albi pour l’extraction de la fécule colorante des feuilles de pastel. Les recherches aboutirent à la réduction du temps d’extraction de la couleur, passant de 8 mois à quelques jours. Tous les soldats de l’Empire seront alors habillés en uniforme teinté par du bleu de Pastel.

Ndlr : N’hesitez pas à lire le livre de Michel Pastoureau sur l’histoire de la couleur bleu :

Et que s’est il passé ensuite ? Comment une culture si prospère et rentable à-t-elle pu tomber en désuétude en quelques années à peine ?

Le pastel fut la seule source de teinture bleue disponible en Europe jusqu’à la fin du XVIe siècle, Cependant, dès l’époque des grands Explorateurs, Christophe Colomb, Vasco de Gama et les autres navigateurs rapportèrent sur leurs vaisseaux de la poudre bleue provenant d’un arbuste, l’indigotier. Les teinturiers se sont empressés de l’utiliser : moins chère et plus riche en colorant, une même quantité de matière donne une couleur 10 à 20 fois plus profonde. Cette teinture bleue de moins bonne qualité mais moins coûteuse, permet de teindre les fibres en cellulose (lin, coton, chanvre) alors que le pastel ne teignait uniformément que la laine.

Cependant, faisant l’affaire des teinturiers, elle ne faisait pas celle des producteurs de Waide. Henri IV (Henri le Grand) tente alors d’en interdire son usage afin de protéger sa production, mais le décret n’est que peu appliqué et progressivement l’indigo remplace totalement la Waide. Napoléon Bonaparte tentera un petit regain d’activité lors du Blocus Continental en exigeant des cultures de Waide dans les campagnes, mais cela ne prit pas. Au milieu du XIXe siècle, on abandonne définitivement l’utilisation du Pastel, tout comme l’arrivée des colorants de synthèse au XXe siècle feront oublier la Garance et l’Indigo.

Estelle, souhaitez vous rajouter quelque chose sur votre savoir-faire ? Avez-vous un message à faire passer à nos clients ?


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